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vendredi 7 mai 2010

Russel Crowe vs John Maslow 1/3 : Duel

Dans cette Scène de manager, nous avons le plaisir d’accueillir aujourd’hui deux invités exceptionnels : Abraham Maslow et Russel Crowe !













A ma gauche, Abraham Maslow (1908-1970), né à Brooklyn d’une famille immigrée russe, célèbre pour ses recherches en psychologie. Mondialement célèbre pour son explication de la motivation par la hiérarchie des besoins, souvent représentée par l'inévitable pyramide.

Dans son article A Theory of Human Motivation, paru en 1943, il affirme que nous recherchons d'abord à satisfaire chaque besoin d'un niveau donné, avant de penser aux besoins situés au niveau immédiatement supérieur de la pyramide. Ainsi, il faut commencer par garantir les besoins de base (physiologiques et sécurité) pour pouvoir ensuite travailler sur les besoins sociaux et psychologiques (appartenance, estime, réalisation de soi).

Et à ma droite, Jack Aubrey, Capitaine de la Royal Navy, héros des romans historiques de Patrick O’Brian et interprété par Russel Crowe dans l’adaptation cinématographique Master and Commander.

Homme d’action dévoué à son pays, amateur de musique, il finira Contre-amiral dans le XXIème et dernier volume de ses aventures, paru en 2001. Excellent capitaine, Aubrey est aimé et admiré par ses hommes.

Face à face donc, Prof et Captain, dans un duel inédit (*), au sommet d’une pyramide, du haut de laquelle plus de 60 ans de psychologie nous contemplent.

Notre scène de manager.

Nous sommes en 1806, en pleines guerres napoléoniennes ; vous êtes à la tête du Surprise, un bateau anglais au beau milieu de l’océan Pacifique, et vous allez devoir affronter un navire français, l’Acheron. Le problème, c’est que l’Acheron est fort de deux fois plus d’hommes et de canons que votre navire.

Votre mission, si vous l’acceptez, est de galvaniser votre équipage, car seule leur détermination peut renverser ce rapport de force défavorable.

Abe, vous êtes la référence universelle de la théorie de la motivation : à vous de jouer ! Jack, meneur d’hommes par excellence, prendra ensuite la parole.

... La suite ici : Russel Crowe vs Abraham Maslow 2/3 : Le Secret de la Pyramide !


(*) : Il s’agit de la première rencontre entre les deux hommes, d’une part parce qu’ils ne sont pas du même siècle, mais aussi et surtout parce qu’Aubrey n’a pas existé.

Russel Crowe vs John Maslow 2/3 : Le Secret de la Pyramide

1/3 : Duel

Abraham Maslow
Eh bien, pour s’assurer de la bonne motivation de l’équipage, les besoins dits physiologiques peuvent-ils nous servir ?

Par exemple, si nous rationnons subitement l’approvisionnement en alcool, ou bien si nous empêchons de dormir les marins du Surprise, pourrons-nous servir de leur envie de combler ces besoins pour vaincre les Français ?

Certes, moi, Abe Maslow, j’ai brillamment démontré que ce sont les tensions entre notre état actuel et notre état désiré qui alimentent notre motivation, mais cela nous semble difficilement tenable ici, je vous l’accorde. En effet, d’une part, la soif et l’épuisement ne sont pas les meilleurs atouts pour combattre, et d’autre part nous risquons objectivement la mutinerie – or, nous ne sommes pas sur le Bounty, que je sache.

Dans ce cas, après avoir bien satisfait les besoins physiologiques de nos marins, à grand coup de rhum et de saucisses de Blackpool, nous pourrions agir sur le niveau 2 de ma pyramide : le besoin de sécurité. En effet, notre survie à tous est en jeu, et si nous ne nous battons pas comme des diables, les Frenchies vont vaincre !

Mais là non plus, ce n’est pas satisfaisant, car si je m’en réfère à mon continuateur Hertzberg, nos 2 premiers niveaux de besoins (survie, sécurité) sont avant tout des facteurs d’hygiène. Leur absence procure certes de l’insatisfaction, mais ils ne produisent pas de satisfaction quand ils sont réunis.

Facteur de motivation purement extrinsèque, le besoin de sécurité ne serait donc pas le bon levier pour motiver mes marins, et ce d’autant plus que nos loups de mer ne sont pas forcément là pour la sécurité de l’emploi…

Ici, pour affronter la situation, il faut plutôt aller chercher sa motivation dans ses tripes – lors d’un abordage, un mauvais coup de sabre est si vite arrivé ! Avec notre ami Hertzberg, je propose donc d’utiliser les facteurs moteurs, qui procurent une grande satisfaction et en ce sens, agissent potentiellement sur la motivation. Pour cela, il faut s’attacher à l’organisation du travail par exemple, aux responsabilités de chacun, à la reconnaissance apportée, bref aux niveaux les plus élevés de ma hiérarchie des besoins.

Voilà donc ce que j’essaierai de leur dire – vous comprendrez que je sois plus à l’aise dans un amphithéâtre que sur un fameux trois-mâts fin, fut-il fin comme un oiseau :


« Gentlemen, pour vaincre les Français, il faut que chacun d’entre vous puisse pleinement se réaliser dans ce combat, et développer tout son potentiel. Je propose par conséquent de désigner des sous-maîtres d’équipage et de leur confier à chacun une partie du navire, dont ils seront responsables.

De plus, je demande à chacun de varier ses activités :
- George, tu peux commencer à tirer au canon, et passer ensuite sur le pont ou même monter sur les haubans (oui, oui, j’avoue, j’ai fait un peu de voile dans ma jeunesse),
- Old Nick, oui, tu peux dégainer ton sabre rouillé mais aussi armer ton mousquet, moussaillon, diversifions !
- Bryan, tu peux alterner égorgement et embrochage pour éviter la répétition (source d’ennui), et même en profiter pour élargir ton portefeuille de compétences, en plantant un couteau dans l’œil d’un adversaire, par exemple.

Et ainsi, chers amis, nous vaincrons l’Acheron et les maudits Français ! »

Merci Abe de votre contribution : c'est maintenant à vous de jouer, Jack, meneur d’hommes par excellence !

Russel Crowe vs John Maslow 3/3 : Captain o' my Captain


Jack Aubrey
D’abord, un mot sur les facteurs d’hygiène – très importants, c’est vrai, notamment sur un bateau, pour qu’un espace aussi confiné reste vivable pour autant d’hommes - moi, Jack Aubrey, je recommande particulièrement le savon.

Plus largement, il faut amener les hommes non pas juste à se réaliser, mais à se DEPASSER, à adopter un comportement exceptionnel, le temps de la bataille, car nous sommes à un contre deux.

Par conséquent, trois mots pour résumer mon message : Transparence, Complicité et Appartenance.

Transparence : nous sommes en situation critique, et on ne peut pas tromper les hommes en minimisant la tâche, sinon leur effort sera adapté à leur vision de l’obstacle devant eux, et sera donc insuffisant – on peut aussi leur saouler la gueule avant la bataille, mais c’est autre chose.

Complicité : du mousse au capitaine, nous sommes sur le même bateau - c’est le cas de le dire - alors disons-le ! Et une note d’humour finale donnera un surcroît d’enthousiasme à vos troupes.

Appartenance : nous sommes des soldats, engagés dans une armée au service d’un pays en guerre. Seul le devoir de patriotisme peut donc nous galvaniser assez pour tenter l’impossible : voilà le vrai levier de motivation dans cette situation.

Je réunirai donc tous mes hommes dans les soutes, et leur dirai, en anglais dans le texte – ils comprendraient mal que j’utilise le français, voyez-vous :


« Right lads, now, I know there's not a faint heart among you, and I know you're as anxious as I am to get into close action. (…) The Acheron is a tough nut to crack... more than twice our guns, more than twice our numbers, and they will sell their lives dearly. (…).

England is under threat of invasion, and though we be on the far side of the world, this ship is our home. This ship is England. So it's every hand to his rope or gun, quick's the word and sharp's the action.

After all... Surprise is on our side. “


Ce sont des scènes de manager
Si vous avez vu le magnifique film réalisé par Peter Weir en 2003, Master and commander : The far side of the world, vous savez que c’est après ce discours que Jack Aubrey, incarné par Russel Crowe, conduit son équipage à la victoire.

En synthèse, les théories des besoins ont certes le mérite de révéler le lien entre satisfaction des besoins et « mise en mouvement », mais une de leurs limites apparait ici : le principe de hiérarchisation universelle des besoins.

Nos marins du Surprise sont des soldats, ils sont en guerre, et ils sont loin de leur pays : au final le meilleur facteur pour les motiver est évidemment beaucoup plus le besoin d’appartenance (à leur nation) que celui de réalisation de soi ou même de reconnaissance !

Russel Crowe vainqueur par K.O. donc de notre Scène De Manager, et la Fortune Carrée du Capitaine Aubrey l’emporte sur la Pyramide de Maslow.


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Bibliographie : Comportements humains & management, Alexandre-Bailly, Bourgeois, Gruère, Raulet-Crozet, Roland-Levy (Pearson Education, 2006), Guide du management et du leadership (Retz, 2009), Master and commander, Peter Weir (Universal Studio Canal Video, 2003), les 21 ouvrages de la série, Patrick O’Brian (Presses de la Cité)... et un fantastique site de pirates playmobil : http://piratesplaymobil.canalblog.com/